Truckistan
13déc/154

Farniente et randonnée (d’Essaouira à Tafraoute).

Cet article se passera de mots, les photos parleront d'elles-mêmes de nos 2 dernières semaines :

29nov/151

Cap au sud.

Arrivés au Maroc, comme d'habitude première étape obligée par Chefchaouen, une des plus belles villes que j'ai pu visiter dans le pays. Et puis pour changer des autres fois nous nous sommes dirigés vers le littoral rifien, réputé pour ses panoramas. Pour le coup, nous n'avons pas été déçus : les montagnes plongent presque à pic dans la mer c'est magnifique, et les petits villages de pêcheurs sont charmants. Revers de la médaille : les endroits pour se poser sont rares, d'autant plus que tout le long de la côte on trouve un militaire tous les 500 mètres, et un baraquement dans chaque village côtier. Visiblement tendus à cause de l'immigration clandestine et du business du hachisch, nous avons eu du mal à obtenir leur autorisation pour passer la nuit au bord de la mer. Après 2 tentatives infructueuses et des refus très courtois, nous avons heureusement été aidés par un notable du village pour obtenir l'accord des bidasses. Enfin peinards ! Ou presque : 1 heure après l'autorité du Pacha (équivalent de la police municipale) vient frapper à la porte du camion pour nous demander nos passeports, savoir où nous allons etc. L'échange est encore une fois très courtois, mais on les sent pas très chaud pour nous laisser passer la nuit. Finalement c'est bon, on va pouvoir être tranquille jusqu'à demain...mais non ! C'est au tour de la gendarmerie royale de débarquer 1 heure après et rebelotte on nous demande nos passeports, destination et...groupe sanguin (?). Débonnaires, les pandores semblent avoir plutôt envie de discuter qu'autre chose, quant à nous c'est la 3e fois de la soirée qu'on voit des uniformes, alors je garde le sourire et reste poli mais je commence à en avoir ma claque. Le lendemain après-midi un vieux se pointe et se met à me gueuler dessus en arabe, du coup je ne comprends pas grand-chose si ce n'est qu'il veut qu'on s'en aille. Je l'envoie paître, mais pas de bol c'était un auxiliaire de sécurité du village. Du coup retour de l'autorité du Pacha qui nous demande toujours très poliment de partir, et on finit par quitter les lieux parce que le bal des emmerdeurs, ça va un moment mais là c'est trop. Du coup après une autre étape à El Jebha nous prenons ensuite la direction du sud via Ketama, Taounate, le causse d'Ifrane (on se croirait revenus dans le Larzac !), les sources de l'Oum Rbia, puis cascades d'Ouzoud et enfin Demnate. Ensuite direction la plage, assez visité à nous la vie de camping-cariste !

 

Chefchaouen

 

El Jebha

Barrage de Taounate

Dayet Ifrah

Veuillez laisser les twalit dans l'état où vous les avez trouvées !

Cascades d'Ouzoud

Pont naturel d'Imi Nfri

Pour vous faire une idée de l'échelle, trouvez les gens sur la photo !

 

24nov/150

Vieilles pierres et bonnes gamelles.

Nous voilà enfin arrivés au Maroc (depuis 5 jours) ! Quand je dis enfin, c'est parce qu'on a mis pas loin d'un mois pour y arriver. Il faut dire qu'on a été quelque peu distraits en chemin par toutes sortes de choses : ça a commencé par un festival électro vers Saumur, puis une teuf en Champagne, et ensuite ce n'est pas les endroits qui nous donnaient envie de nous arrêter qui ont manqué.
Du coup on a fait notre tour de France façon Astérix et Obélix : en s'arrêtant un peu partout pour visiter mais aussi goûter les spécialités locales (par contre à la différence des deux gaulois, nous il y a peu de chances qu'on en ramène !).
Nous avons donc bu du vin de Loire vers Saumur, mangé des foués à Montreuil-Bellay, du pounti, du Cantal, du Salers et des charcuteries à St Flour, du Roquefort et du gâteau de châtaignes en Lozère, de la saucisse-aligot dans l'Aveyron, du fromage de chèvre à Rocamadour et pour finir par le digestif, petite halte à Souillac pour déguster et acheter de la vieille prune.
Bon, dit comme ça vous pourrez croire qu'on n'a fait que manger, mais on a aussi fait des des randos, visité plein d'endroits, vu des loups etc.

La plupart des photos sont de Victoire :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

St Cirq Lapopie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

23avr/150

Printemps bulgare

Je connaissais Sofia sous le soleil du mois d'août, dans la douceur du début de l'automne, et sous la neige de janvier. Il ne me manquait plus qu'une visite au printemps pour me confirmer qu'il y fait décidément bon vivre quelle que soit la période de l'année.

Petit séjour sofiote donc, le temps de 2 séances de tattoo, d'un week-end occupé par la convention nationale de tatouage et d'un concert hip-hop (les ukrainiens Tulym, suivis des New Yorkais Onyx), de quelques apéros, plein de petits restos et des flâneries dans l'air vif qui descend des montagnes environnantes encore enneigées.

Récit en images...

A Sofia, on n'a pas encore enfermé l'art dans des musées et des galeries, bien rangé là où il ne risque pas de heurter les rétines sensibles. Le street art est partout (j'avais déjà posté quelques photos de graffs dans mon précédent billet sur Sofia), il prend diverses formes et tout le monde s'y met !

Les armoires électriques par exemple, sont toutes décorées. Souvent par des street artistes expérimentés, parfois par les mômes de la maison d'en face. Ici, même les poteaux ici sont passés :

Cet artiste a, quant à lui, choisi de déposer son oeuvre sur ses propres supports : on trouve pas mal de ses panneaux "Wow_Street" de différentes couleurs dans le quartier de l'université :

Plus traditionnel dans le choix de l'exposition (plus légal en tout cas), cette colombe de la paix a retenu mon attention par le matériau qui la compose...

...des canons d'AKS-74 (fusil mitrailleur russe).

Et enfin le bon vieux tag façon pisse de chien, le basique :

Un tag "ouvert" : à compléter selon son humeur !

Le revendicatif : "Politsyia = Koruptsyia".

Et l'évolutif : apparemment, en noir, le premier : "Antifa". Et en bleu, la modif de l'extrême opposé. Je passerai voir lors de mon prochain séjour à Sofia si un nouvel "anti" a été rajouté (vu qu'il reste encore un peu de place au-dessus) : "anti anti antifa".

Suite de la visite : on trouve ça et là dans Sofia des vestiges de la francophilie qui régnait en Bulgarie (et en Roumanie) du temps de nos grands-parents :

Symbole architectural s'il en est d'un empire déchu : le NDK, palace national de la culture. Par contre, contrairement aux stocks d'armes qui rouillent un peu partout dans 'ex-URSS, cet héritage continue à servir : il abrite toute sorte de manifestations culturelles : concerts, expos, congrès... Peut-on en déduire que la guerre est vouée à la désuétude et que la culture est intemporelle ? Ce serait trop beau...

Admirez la légèreté du style :

En y entrant, on a l'impression de pénétrer dans un mausolée : il y fait sombre, c'est immense et très silencieux :

Détail du lustre, toutes lumières...éteintes :

Et en vrac, quelques photos prises au cours de mes balades :

Et une dernière pour la route, prise en plein centre-ville : Jean-Claude Dusse qui va prendre le métro ? Non, une sofiote qui va prendre le tram pour se rendre sur les pistes de ski de la montagne Vitosha toute proche.

3avr/150

Avec le recul je me dis que ce jour-là, ce n'est pas seulement la suite de mes vacances qui s'est jouée dans l'aérogare de Bratislava pendant la courte hésitation entre la destination à choisir : celle du retour en France et des regrets, ou celle de continuer coûte que coûte. Je crois que sans le savoir, ce n'est pas seulement le choix de mon planning des prochains jours que je faisais à cet instant mais véritablement celui de mon mode de vie des prochaines années à venir. Cette épreuve aurait pu me faire décider de renoncer face aux risques (qui venaient de se manifester de manière concrète) et revenir à une vie plus rangée, elle m'a finalement appris à me dépasser et à enfin me donner le courage de vivre comme je l'entendais, en choisissant ce mode de vie alternatif que je côtoyais jusque-là, qui me faisait rêver et que j'osais enfin m'approprier. J'avais décidé d'être de cette infime proportions de gens qui vivent exactement la vie qu'ils veulent vivre, sans compromis et avec tous les choix difficiles (et parfois radicaux) que cela impose.
Je balayais donc mes incertitudes d'un revers de la main en m'envolant vers Burgas, et la suite du voyage allait me donner raison. Le teknival avait largement tenu ses promesses même si j'ai eu du mal à profiter pleinement de la fête (les amis toujours en Ukraine, les questions sans réponses quant à leur sort et, dans une moindre mesure à celui de mon camion et de toutes mes affaires qui s'y trouvaient). Soleil de plomb, sound systems intallés sur le front de mer, et public 10 fois moins nombreux que pour les précédentes dates. Idem pour la taille des scènes : finies les énormes façades de 50 kW et les décos superbes, on sent que les kilomètres à parcourir et le temps écoulé depuis le début de l'été ont largement écremé notre petit monde. Les sonos hétéroclites, les décos bricolées, les véhicules salis par la poussière, les peaux burinées et les visages marqués par un été de route et de fête donnent une saveur et une authenticité que je ne retrouverais nulle part ailleurs que dans cet évènement. J'ai le sentiment d'appartenir à une communauté, et de participer à un irrésistible mouvement qui tel une houle puissante ne sera stoppée que par son arrivée sur la plage sur laquelle elle jettera ses dernières forces. L'ambiance aussi s'en ressent : parmi les quelques centaines de personnes présentes la plupart se croisent depuis presque 2 mois dans les précédentes fêtes, sur la route, aux frontières, et cela crée un climat de communauté bienveillante dont je serais le premier à bénéficier. Squattant le camion d'A. et M. qui voyagent seuls, je ne comptais rester que jusqu'à la fin de la fête car je ne veux pas leur imposer ma présence indéfiniment. Jusqu'à ce que j'entende appeler "hey rude boy !", un surnom dont on m'avait affublé en République Tchèque. C'est Véro, à qui je raconte mon histoire et qui me propose immédiatement de me joindre au groupe avec qui elle voyage pour continuer à faire un bout de chemin avec eux. Je dois dire que cette proposition me touche : invité par une personne que je connais à peine, je serais logé dans le poids lourd d'un type que je ne connais alors pas du tout : Flo et sa copine Aude.
Virés par la police le 4e jour de la fête nous reprenons donc la route vers la Grèce, roulant de nuit pour épargner autant la mécanique que les conducteurs et les chiens qui les accompagnent de la chaleur écrasante. Cabotage de petits ports animés en criques désertes, de verres de Raki en assiettes de poulpe et poissons grillés, et nous arrivions 10 jours plus tard à Alexandropouli où je décidais de quitter mes bienfaiteurs pour, enfin, prendre un avion et rentrer en France.

***

Entre temps la situation pour les 3 amis restés en Ukraine n'avait pas évolué d'un pouce. D'attentes en faux espoirs ils continuaient à patauger dans l'inefficacité de la justice locale, n'ayant toujours pas d'échéance à laquelle s'accrocher. Se faisant peu à peu à la vie locale, rencontrant quelques personnes sur place, je continuais d'entretenir avec un contact un peu plus ténu cependant du fait de mauvaises relations avec la famille de Seb à mon retour en France, ce qui ne faisait que compliquer la situation. Ne pouvant chercher un boulot fixe tant que je n'étais pas fixé sur la décision quant à mon camion je traînais à droite à gauche, bossais 3 semaines en imprimerie pour le père d'un ami, quand enfin mi-octobre la situation commença à vraiment évoluer. Le juge en charge de l'affaire avait décidé de la date du procès...mais aussi de la sentence ! Elle était claire : 3 ans de prison, à moins que Franck et Marion pour leur dossier, et Seb pour le sien ne paient une "amende" en liquide de 7.000 dollars US qui aura pour effet de commuer la peine de prison ferme en peine assortie de sursis, autant dire une peine purement formelle puisque n'étant en vigueur qu'en Ukraine. L'amende transmise par l'avocat chargé de faire l'intermédiaire finira évidemment directement dans la poche du magistrat. Le verdict acheté, la sentence finit donc enfin par tomber presque 3 mois après le jour fatidique du passage de frontière avorté : ils seront relâchés sous 10 jours, et mon camion m'est restitué sans conditions : étant à mon nom et ayant été innocenté au début de la procédure, le magistrat avide n'a sans doute pas trouver moyen de taxer aussi cette décision. Par contre, les papiers du véhicule étant à mon nom d'une part et les parents de Seb lui interdisant de la ramener d'autre part je devais y aller pour ramener le véhicule, malgré les conseils de l'ambassade essayant de me dissuader d'y retourner : je n'étais pas à l'abri d'un changement de décision de dernière minute à mon égard.
Je m'envolais donc vers la Slovaquie le 25 octobre, et refaisait en sens inverse le trajet vers Uzgorod. Le 26 au matin je repassais en car la frontière slovaquo-ukrainienne, et retrouvais mes compagnons d'infortune; c'était un dimanche soir.
Le lundi je me présentais donc au SBU où l'on m'informa qu'il manquait une signature au bas d'un papier administratif pour que je puisse récupérer mon fourgon. J'y retournais le lendemain pour apprendre que la présence de l'avocat était nécessaire lors de la restitution du véhicule. Indisponible ce jour, il me donna un rendez-vous le lendemain auquel il arriva avec une bonne heure de retard. Papiers signés, sermon de l'officier du SBU qui me demande d'avoir une "attitude chrétienne" avec Seb lorsque nous nous reverrions en France (il avait dû sentir que j'avais du mal à digérer tout ça), et restitution des clés. Je fus donc emmené sur le parking où était garé mon camion depuis tout ce temps avec quelques incertitudes quant à l'état dans lequel j'allais le retrouver. Mais bonne surprise les plombs des scellés y étaient toujours, je les fis sauter moi-même et vérifiais le compteur kilométrique que j'avais eu le réflexe de relever la dernière fois où j'y avait eu accès pour récupérer quelques habits : il n'avait pas bougé !
10 kilomètres me séparaient de la frontière, je commençais à les parcourir quand soudain catastrophe, un gros bruit de casserole se fait entendre sous le capot juste avant une station service. J'y entre, jette un oeil dans le compartiment moteur mais ne vois rien qui me permette de diagnostiquer le problème. Ma décision est vite prise, il faut que le camion tienne jusqu'à la frontière que je dois passer coûte que coûte : s'il faut flinguer le moteur pour y arriver ce sera de bon coeur, pourvu qu'il rende son dernier souffle en Slovaquie ! Je redémarre et, miracle...plus de bruit. Je fais le plein, arrive sans encombre à la frontière où je suis reconnu par les douaniers qui m'accueillent tout sourire avec ces mots : "Frantsousky ! Narkotiky !". Moi aussi je suis ravi de vous retrouver les gars... Je me dis que le fait qu'ils sachent qui je suis aura au moins l'avantage d'accélérer les choses mais en fait pas du tout : me voici à nouveau bon pour la fouille réglementaire avec 3 douaniers dans mon petit fourgon, lors de laquelle un des fonctionnaires que je n'avais jamais vu tombe sur deux bulbes de pavot que j'avais cueilli et fait sécher au mois de juillet en République Tchèque où ils sont cultivés par champs entiers. Alors que je n'y voyait qu'un élément de décoration (ils étaient posés en évidence sur le tableau de bord), je vois que le douanier qui s'en saisit roule de gros yeux et me les brandit sous le nez en disant "Narkotiky ! Protokol !". Putain, ça va pas recommencer... Je suis en train de me liquéfier à vitesse grand V quand son collègue, témoin de la scène et au courant de mes péripéties le prend à part (précaution inutile je ne comprends rien à leurs échanges) et finit par jeter les bulbes de pavot à la poubelle, ce qui mettra en même temps un terme à la fouille. Ils me font signe de partir, je les salue de la main avec un grand sourire et en leur lançant un "Salut, bande d'enc***s !", ultime bravade inutile mais néanmoins jouissive à laquelle ils me répondent par un salut très formel, et je peux enfin passer en Slovaquie où l'entrée se fera sans encombre.
Je roule 3 heures, passe la frontière hongroise et m'arrête pour dormir (et plus de signes du bruit effrayant qui s'était fait entendre, ce qui est de bon augure pour la suite). Après une courte nuit je reprends la route et la journée du lendemain sera un marathon de 22 heures de conduite quasi continue pour rentrer, j'ai hâte de pouvoir clore définitivement cet épineux chapitre et de pouvoir enfin recommencer à faire des projets...

29mar/150

Le lendemain, 10e jour, je suis mon programme habituel : je ne pars que ce soir ce qui me laisse le temps de boucler mes affaires dans l'après-midi et d'aller passer le début de soirée chez Franck et Marion. Mais à 14h00 alors que je suis en train de manger dans le centre-ville, coup de fil de Natalyia qui m'annonce que le bus est annulé faute d'un nombre suffisant de passagers. Il y en a un autre qui part pour Kosice (ville slovaque distante de 70 kms de la frontière ukrainienne) mais...à 15h30, soit dans 90 minutes ! Je finis de manger en 4e vitesse, hèle un taxi puis, arrivé à l'hôtel je fourre toutes mes affaires dans le sac de sport acheté la veille. Je descend, Natalyia m'attend dans la voiture, elle m'amène à la gare routière où elle m'aide a acheter mon billet et me montre le bus à prendre. Je lui fait mes adieux et essaye de lui donner de l'argent pour tout ce qu'elle a fait pour nous, en vain. Cette fille aura vraiment été merveilleuse, toujours prête à nous rendre service bien que le job d'interprète qu'elle faisait pour nous n'était pas son travail. Tout s'est passé si vite que j'ai tout juste le temps de passer un coup de fil à mes compagnons pour leur annoncer le changement de programme, nous n'aurons même pas eu l'occasion de nous dire au revoir.
En dépit des conseils de ma famille et de l'ambassade qui me disaient d'aller à Kiev (située à 750 km de là) et de prendre l'avion, j'avais choisi de repasser la frontière là où nous étions entrés, m'attendant à des complications bien que l'on m'ait assuré que je passerais en Slovaquie sans problème. Heureuse inspiration ! Arrivé au point de contrôle le bus s'arrête et les douaniers montent pour collecter les passeports des voyageurs. L'attente est insupportable, la chaleur dans le bus doit avoisiner les 40° avec un taux d'humidité digne d'un hammam, nous sommes tous en nage, et moi sans doute un peu plus que tout le monde. Un douanier revient nous rendre les passeports : il donne au passager le plus à l'avant du bus la pile de passeports (et charge à chacun de faire passer en ayant récupéré le sien au passage)...sauf un qu'il garde dans l'autre main et agite en l'air. Je l'entends appeler d'une voix forte "français !?". Je lève la main, il me fait signe de descendre et d'aller récupérer mes bagages dans la soute du bus. Je m'exécute et sors, puis il dit quelque chose au chauffeur, et je vois la porte du car qui se ferme et le véhicule qui s'en va. Le douanier, comme tous ses collègues, ne parle pas un mot d'anglais et ne cherche même pas à m'expliquer quel est le problème. J'appelle Natalyia, lui passe le fonctionnaire qui lui explique : en entrant en Ukraine nous avions fait tamponner nos passeports comme étant en transit vers la Roumanie, à bord de notre propre véhicule, hors là je suis dans un transport en commun et j'essaie de retourner en Slovaquie.
Donc la décision est sans appel : si je dois quitter l'Ukraine, c'est par la Roumanie (située à 150 km de là, sans aucun point de chute proche de la frontière pour moi), autrement il faut entamer une procédure pour annuler ce maudit tampon et me permettre de passer en Slovaquie, procédure qui, m'annonce t-on, prendra au moins deux semaines...ce qui en Ukraine peut vite devenir 2 mois ! J'ai le moral complètement à plat, je regarde mon bus partir et je me dis que visiblement mon séjour n'est pas près de se terminer. C'est là que le miracle se produit : un inspecteur du SBU apparemment assez haut gradé (je le vois pour la première fois en uniforme, le nombre de galons et la déférence dont font preuve à son égard ceux qui le croisent ne laissent pas de doute sur la question) qui avait suivi notre affaire depuis le début et qui m'avait pris en affection du fait de mon innocence (notamment une fois où je l'avais croisé, complètement ivre dans les couloirs du SBU), me voit et me demande ce que je fais là. Informé de la situation, il me prend mon passeport des mains et me dit de ne pas m'inquiéter. Difficile vu la situation, et aussi compte tenu du fait que le précieux sésame récupéré depuis même pas 24 heures est à nouveau entre les mains des autorités. Après 20 minutes d'une attente qui m'a paru des heures, je le vois revenir tout sourire : il me tend mon passeport et me montre le tampon qu'il a ajouté, mais tout est écrit en cyrillique. Je le regarde incrédule, et il me dit "you free, bye bye !". Avant que j'aie pu dire un mot il se précipite vers un autre car qui passait la frontière, l'arrête, vient me chercher et me fait comprendre que je repars avec celui-ci dont la destination est Presov, une autre ville slovaque proche de la frontière. Je le remercie, monte dans le bus et franchit enfin la frontière.
C'est le coeur léger et le sourire aux lèvres que je reviens en Slovaquie, 10 jours après l'avoir quittée. J'ai l'impression que l'on vient de m'ôter le poids de 5 kg qui pesait sur mon ventre depuis notre entrée en Ukraine et j'ai l'impression qu'il me suffirait d'écarter les bras pour m'envoler.

***

Arrivé à Presov en fin de journée je trouve la gare ferroviaire et achète un billet pour un train de nuit à destination de Bratislava où j'arrive le lendemain à 6h00, puis je prends un taxi pour l'aéroport dont les 10 km parcourus me coûteront plus cher que pour parcourir en train les 475 km qui me séparaient de Presov. Là, deux alternatives s'offrent à moi : rentrer ou continuer le voyage.
Retourner en France semble la solution la plus raisonnable et la plus facile, d'autant plus qu'il y a un vol direct pour Paris dans la journée. Seulement nous sommes le 15 août, donc je vais rentrer mais pour faire quoi ? Rentrer chez moi alors que tout le monde est en vacances, et ruminer l'immense gâchis qu'à été cette dérisoire infraction ? Pas question, je ne me vois pas terminer ce voyage préparé pendant 1 an sur un si mauvais souvenir. Par contre, ce 15 août est la date du début du teknival qui doit avoir lui dans le sud de la Bulgarie sur la côte de la mer Noire, teknival qui était le but initial de notre voyage. Un but reste un but, le seul moyen que j'aurais de pardonner par la suite à Seb de m'avoir fourré dans ce guêpier est de mener ma mission à bien envers et contre tout. Ma décision est prise : j'écume les comptoirs des compagnies aériennes jusqu'à un billet pour Burgas en Bulgarie. J'appelle A. et M. , les amis avec qui je voyageait et qui devaient se rendre au teknival pour déjà m'assurer qu'ils y seront, et ensuite les prévenir de mon arrivée. Je n'arrive pas à les joindre : pas grave. J'appelle l'infoline de l'évènement qui ne donne pour toute indication que ce message succinct "c'est sur le même site que l'année dernière", ce qui ne me renseigne pas beaucoup vu que je n'y étais pas : aucune importance, vu là d'où je viens je sens que pourrais franchir n'importe quel obstacle. A mon arrivée en Bulgarie, j'ai un message vocal de mes amis qui me donnent le lieu de la fête, et m'annoncent qu'ils m'y attendent. Une heure de taxi plus tard je les rejoins, les retrouvailles sont chaleureuses et je dois faire le tour des camions pour donner des nouvelles des 3 amis restés en Ukraine. Je m'aperçois aussi que nos mésaventures ont très vite fait le tour du microcosme teknoïde qui s'apprête à faire la fête plusieurs jours au bord de la mer sous un soleil de plomb : tout le monde a déjà entendu parler de notre histoire et me presse de questions.

27mar/150

Le 6e jour, nous sommes à nouveau convoqués par le SBU. Ayant prévu le coup pour combler le temps d'attente (Seb étant interrogé en premier), j'ai amené avec moi le seul livre dont je m'étais muni lorsque nous avions pu aller récupérer des affaires au camion. Mais Les Possédés de Dostoïevski n'était peut-être pas le choix le plus approprié, nous avons déjà notre lot de souffrances et de rédemption !
Quand vient mon tour l'interrogatoire ressemble à peu de choses près à celui de veille, il commence même par l'énumération de mes nom, prénoms, date de naissance etc. Il en sera d'ailleurs de même pour celui du lendemain, seul le 8e jour sera pour moi exempt d'audition. Pendant ces 3 jours (6e, 7e et 8e), nous nous installons dans une sorte de routine : je me lève tôt car je n'arrive pas à dormir, je me douche, quitte l'hôtel et Seb dont le sommeil ne semble pas du tout affecté par la situation. Je vais prendre un petit déjeuner, me rends au cyber café, tente de me promener pour marcher et ainsi me changer les idées, me rend aux rendez-vous fixés par le SBU, et finis presque invariablement chez Franck et Marion avec qui nous allons faire des courses en prévision du repas à venir. Eux sortent très peu de leur appartement : mon physique et mes cheveux coupés ras de ne me différencient pas beaucoup des ukrainiens, je peux donc me balader à peu près incognito dans cette ville qui ne voit quasiment jamais passer de touristes. Pour notre couple de compagnons d'infortune c'est une autre histoire : les cheveux bruns et coiffés tous les deux de dreads, ils attirent immédiatement les regards à chaque sortie, et ceux-ci ne sont pas toujours empreints de sympathie. Il en va de même au supermarché où nous allons faire nos courses : à peine entrés, le vigile en faction à la porte quitte immédiatement son poste pour nous suivre tout le long de nos achats, sans prendre la peine de se faire discret le moins du monde. Bien au contraire il nous file le train bras croisés à même pas 3 mètres de nous, autant dire que l'ambiance est sereine pour faire les courses... Si nous jouons parfois un tour au "gros Boris" comme nous l'avons surnommé en nous séparant subitement ou en regardant toutes les marques différentes d'un aliment pour le faire poireauter, nous évitons de pousser trop loin la plaisanterie : il n'a vraiment pas l'air commode et nous avons assez de nos ennuis avec les autorités !
Mais ces 3 jours sont aussi marqués par une angoisse qui devient de plus en plus difficile à supporter : rien n'avance pour aucun de nous et les journées sans interrogatoire au SBU ou sans coup de fil de l'ambassade, de l'avocat ou de l'interprète sont les pires. Le temps semble s'étirer indéfiniment et quand un téléphone sonne enfin nous sommes pendus aux lèvres de l'interlocuteur. Il en va de même pour mes parents : ma mère n'en dort plus, elle imagine le pire et pense à toutes sortes de solutions...dont celle de me rejoindre à Uzgorod (sans m'en informer bien sûr, sachant que j'aurais refusé). Un jour qu'elle pose la question sur un forum Internet pour savoir comment s'y rendre, la personne qui lui donna les indications qu'elle cherchait finit sa réponse par cette phrase : "Si ce n'est pas indiscret, pourquoi cherchez-vous à vous rendre à Uzgorod ? En général on cherche plutôt à en partir...".
Malheureusement au cours de ces journées faux espoirs et nouvelles contradictoires s'enchaînent ce qui nous plonge dans la confusion la plus complète, aucun de nos interlocuteur ne voulant (pour les uns) ou ne pouvant (pour les autres) nous donner d'information fiable ou de date précise. Un jour Natalyia, lors d'une des conversations que nous avions lors des trajets en voiture quand elle me raccompagnait après mes interrogatoires, eut cette réflexion " Tu vas vite te rendre compte que notre sport national en Ukraine, c'est l'attente". Pour ma part j'étais censé au cours de ces 72 heures récupérer mes papiers et ainsi commencer à entrevoir le bout du tunnel. ça a été un véritable supplice de voir toutes ces heures s'égrener une à une sans recevoir la moindre nouvelle. De plus n'ayant aucun interlocuteur anglophone au SBU nous devions sans cesse passer par l'interprète pour essayer d'avoir des informations. Malheureusement, malgré toute la bonne volonté dont elle faisait preuve ce rôle qu'on lui avait imposé venait en plus de ses propres obligations professionnelles, et il lui arrivait parfois de ne pas pouvoir y déroger pendant de longs moments avant de pouvoir nous consacrer un peu de temps.

***

Le 9e jour de notre rétention en Ukraine Seb et moi sommes convoqués dans les locaux du SBU pour une énième déposition. Comme d'habitude Seb passe en premier, et j'attends mon tour en lisant. Pendant cette attente je reçois un SMS de Marie, une amie au courant de ma situation qui me demande des nouvelles. Je lui répond, désabusé, que nous sommes entendus une fois de plus et que cela ne changera rien, les choses n'en avanceront pas plus. Mais alors qu'arrive mon tour d'être entendu, coup de théâtre : a l'issue de mon interrogatoire et sans que rien n'en laisse présager l'issue l'inspecteur me tend mon passeport et me dit : "Tiens, tu es libre" !
Blasé de ce genre de vrais-faux espoirs je ne prend même pas ma pièce d'identité qu'il me tend, je n'y crois plus. Je jette un regard interrogateur à Natalyia en lui demandant si c'est encore une bonne nouvelle qui ne sera valable que jusqu'à ce que l'on m'annonce son contraire mais elle me répond que non, je vais vraiment pouvoir quitter l'Ukraine, l'agent du SBU l'a certifié ! J'en ai la tête qui bourdonne, j'ai du mal à y croire mais cette fois semble être la bonne, je vais enfin pouvoir partir. Je me force à réprimer une terrible envie d'y croire une bonne fois pour toutes, je me réjouirais une fois la frontière passée. Cette bonne nouvelle est aussi contre-balancée par 2 autres questions en suspens : qu'en est-il de mes 3 camarades, et quid du fourgon ?
Pour la première question la réponse est simple : ils sont ici pour au minimum 1 mois (ce qui veut tout simplement dire très longtemps maintenant que je suis initié aux lenteurs de l'administration ukrainienne), et ils risquent gros. Pour ce qui est de mon véhicule, il reste sous scellés jusqu'à l'issue du procès, suite auquel il pourra être confisqué si le juge le décide...
L'audition terminée, je signe quelques papiers dont un stipulant que les charges contre moi sont levées, et que je suis désormais libre. Enfin, libre : libre de m'en aller car l'agent du SBU me l'a clairement signifié, maintenant je dois quitter le territoire.
Quand je sors du bureau je n'arrive toujours pas à me réjouir, j'ai pu voir ces 9 derniers jours comme tout était compliqué et comme la moindre démarche pouvait engendrer des complications disproportionnées. Je quitte donc Natalyia qui me dit qu'elle va chercher un moyen de transport et qu'elle me tient au courant rapidement. Ce qu'elle fait : elle me rappelle une heure après pour m'annoncer qu'elle a trouvé un bus qui part vers Bratislava, la capitale slovaque, pour le lendemain 21h50.
Je n'ai qu'un souvenir vague de la fin de cette journée, sans doute à cause de tout ce à quoi je pensais et de tous les sentiments que j'éprouvais, certains très contradictoires : satisfaction vite étouffée par la peur d'un nouveau rebondissement, crainte quant à la réalité du passage en douane le lendemain, sentiment de culpabilité de laisser mes compagnons dans cet enfer... La seule anecdote dont je me souviens est qu'ayant échoué à trouver un sac de voyage en prévision du départ du lendemain, j'arrivais dans le magasin Adidas de la ville (j'étais d'ailleurs surpris d'en trouver un ici ). En arrivant à la caisse avec le sac de sport que j'avais choisi et un maillot de bain (j'avais déjà une idée en tête quant à la suite), la caissière en s'apercevant que j'étais étranger s'adressa à moi avec ses quelques mots d'anglais :
- Vous êtes touriste ? D'où venez vous ?
- Je suis français...
- Que faites-vous à Uzgorod ?
- Oh euh...j'ai eu des petits problèmes...j'ai dû rester ici quelques jours.
- Quel genre de problèmes ?
- J'ai...des soucis avec le SBU.
- Ah. Ok. ça fera 110 hrivnyas.

J'avais déjà remarqué qu'ici tout le monde semblait savoir ce qu'était le SBU de manière très concrète, et là je m'apercevais que c'était aussi le meilleur moyen de clore une conversation. A ce propos, nous avons eu très peu de contacts avec la population locale pendant tout le temps où je restais là-bas. Où que nous allions : faire nos courses, petits restos, cyber café, jamais personne n'a semblé montrer d'intérêt alors que pas une fois je n'ai entendu parler une autre langue que l'ukrainien, ni vu une plaque d'immatriculation étrangère (à part slovaque étant donné la proximité de la frontière) sur un véhicule. A peine si nous arrivions de temps à temps à décrocher un sourire timide.
Nous avons passé la dernière soirée tous les 4, qui s'est déroulée dans une ambiance très contenue : je n'osais pas exprimer la moindre joie par égard à leur situation, et je pense qu'ils étaient un peu mortifiés de me voir partir et recouvrir ma liberté quand les perspectives pour la leur s'annonçaient si mauvaises. J'ai pris quelques messages pour des amis, le numéro de téléphone de la maman de Marion pour l'appeler en rentrant en France et tenter de la rassurer, et Seb et moi sommes rentrés à l'hôtel, où j'ai eu autant de mal à trouver le sommeil que les nuits précédentes.

24mar/150

Le lendemain matin je reçois un appel des policiers qui me préviennent qu'ils passeront nous chercher Seb et moi dans 10 minutes. Nous descendons donc les attendre à la réception, grimpons dans la voiture quand ils arrivent et ils me préviennent : regardez la route, la prochaine fois vous devrez venir par vos propres moyens. Arrivés sur place nous sommes introduits dans le bureau de l'agent chargé de l'enquête où nous rencontrons Natalyia, notre nouvelle interprète. Et on reprend tout à zéro : nom, prénom, adresse, profession, nom des parents, etc. Et comme avec les douaniers, je refuse de reconnaître avoir introduit quoique ce soit d'illégal car ce n'est effectivement pas le cas. Puis j'essaye à mon tour d'obtenir des informations : que va t-il se passer ? Combien de temps allons-nous rester ici ? Que risquons-nous ? Ces questions restent lettres mortes : soit je n'obtiens aucune réponse, soit elles sont très vagues. Et je commence à saisir que cela ne vient pas uniquement d'une mauvaise volonté de l'inspecteur, mais aussi du fait que beaucoup de choses semblent lui échapper. Je commence à percevoir l'étendue du flou et des méandres du système policier et judiciaire local, et c'est pour le moins angoissant. Rien ne semble solide et fiable, tout est approximatif, soumis au jugement et au bon vouloir de tel maillon de la chaîne, bref je comprends que le dossier a toutes les chances de s'éterniser. Vient ensuite le tour de Seb de se faire interroger, et là c'est la catastrophe : l'agent réussit à le mener où il veut grâce à un interrogatoire bien ficelé, et Seb s'embrouille totalement dans sa ligne de défense qui était de prétendre ne pas savoir qu'il faisait quelque chose de répréhensible par la loi en faisant entrer une si petite quantité de drogue douce sur le territoire ukrainien. A sa décharge sa situation est bien plus difficile que la mienne : il est clairement coupable, et ayant déjà eu un déboire du même acabit en France je ne me laisse plus aussi facilement déstabiliser. Bref je coupe Seb à plusieurs reprises dans ses réponses, tente de répondre à sa place mais c'est inutile : le policier finit par m'intimer le silence, et la seule conséquence sera que nos prochains interrogatoires se feront séparément.
Quand cette pénible séance se termine enfin, le fonctionnaire nous indique que mon fourgon va être rapatrié du parking des douanes où il se trouve actuellement dans la cour d'un bâtiment du SBU où il sera mis sous scellés. L'interprète va donc nous y conduire pour que nous puissions y prendre des affaires. Arrivés sur place nous sommes accueillis par 3 douaniers en uniforme, dont l'un est passablement éméché et hilare. Il se désintéresse totalement de Seb et moi pour faire une cour aussi tactile que lourdingue à Natalyia, qui le repousse tant bien que mal et nous explique très gênée qu'aujourd'hui c'est son anniversaire, d'où son état. Nous sommes ensuite conduits au fourgon pour y récupérer ce que nous avons à prendre, et repartons chargés de ce que nous avons pu fourrer dans des sacs plastiques.
Nous voici donc de retour à l'hôtel, nous restons dans la chambre à regarder des films, je n'ai envie de rien d'autre que de me changer les idées et d'éviter de penser de toute façon. Puis nous irons manger dans le petit restaurant voisin de l'hôtel, et cela sera notre seule sortie de la fin de journée.

                ***

Le jour suivant est le 5e depuis notre arrivée dans le pays, et nous sommes dimanche. Nouveau coup de fil du SBU pour un nouvel interrogatoire à 11h, nous nous préparons et nous y rendons en taxi. En effet Uzgorod est une ville étendue, de plus de 120.000 habitants, les distances sont donc assez importantes et l'absence de panneaux indiquant les noms des rues rend l'orientation plus que difficile. Le trajet me permet de découvrir les joies du taxi ukrainien; certes il est très bon marché, mais : la voiture est dans un état parfois précaire, il vaut mieux connaître le prix de la course avant d'embarquer au risque de surprises au moment de l'addition, et le chauffeur roule à tombeau ouvert, slalomant allègrement entre les nombreux obstacles (toutes sortes de véhicules motorisés ou non, énormes nids-de-poule, etc.) qui l'amènent parfois à se retrouver sur l'autre file et à y rouler à contre-sens. Et le comble, c'est que le chauffeur se vexe quand je mets ma ceinture, dont le port n'est pas obligatoire en Ukraine !
Suite au déroulement de l'interrogatoire de la veille, à notre arrivée Seb est emmené dans le bureau de l'agent mais on m'indique de patienter sur une banquette dans un vestibule sans fenêtre où je suis seul, je serais interrogé ensuite. Je ne m'y attendais pas du tout, du coup l'attente s'avère très longue étant donné que je ne sais pas du tout quoi attendre de cette nouvelle convocation et que je n'ai rien à faire pour tuer le temps. On m'appelle enfin au bout d'une heure, c'est le même policier qui me reçoit toujours accompagné de l'interprète et d'un nouveau personnage entré en scène : notre avocat. Commis d'office, il parle à peine anglais ce qui rendra la communication très difficile pour les fois où nous le rencontrerons sans que l'interprète ne soit présente. Quoiqu'il en soit nous n'avons pas le choix, il nous est interdit de nous faire assister par un avocat français...
Aujourd'hui il y a du changement : les résultats des analyses de sang ayant été négatives (mais positives pour mes 3 compatriotes...), je ne suis plus considéré comme coupable mais comme témoin. Cependant l'espoir que fait naître pour moi cette nouvelle est de courte durée étant donné la réalité de l'administration : je "devrais" récupérer mes papiers "entre 1 et 3 jours", suite à quoi je "devrais" pouvoir quitter le territoire... Avec un autre nuage pour obscurcir un peu plus le tableau : le juge en charge du dossier peut décider de la saisie de mon fourgon étant donné que l'herbe s'y trouvait. Sans compter aussi le fait qu'il va falloir arroser le magistrat, c'est ce que nous a indiqué l'avocat, et ça semble être la "procédure" tout à fait habituelle. Outre la perte du camion, sa confiscation engendrerais aussi un nouveau problème : je ne peux pas franchir la frontière à pied (ça nous est interdit). Il faudra donc trouver un moyen pour contourner le problème, en prenant un car vers la Slovaquie par exemple, ou encore en rejoignant Kiev pour en repartir en avion vers la France, mais personne ne semble sûr que ces solutions seront les bonnes, pas même l'inspecteur du SBU puisque le problème sera à nouveau du ressort des douanes.
Quand je sors du bâtiment, je me sens complètement vidé, abasourdi par toutes ces nouvelles questions auxquelles je n'ai aucune réponse ferme, aucune solution tangible en vue. En sortant je me dirige vers le centre-ville, j'ai besoin de marcher pour m'aérer l'esprit, et je n'ai pas envie de rentrer à l'hôtel car la situation avec Seb devient tendue : je commence à laisser libre cours à la colère de me retrouver dans cette situation qui devient de plus en plus angoissante, et je suis passablement énervé de devoir tout gérer : coups de fils à l'ambassade, rendez-vous avec l'interprète, etc. Je trouve donc une pizzeria où je m'installe en terrasse, et vis une scène qui achève de me grever le moral : alors que je suis en train de manger, un gamin de 3 ou 4 ans crasseux au possible vient mendier une part de ma pizza. En effet comme nous l'expliquera Natalyia (qui travaille en fait avec une ONG suisse, et qui a été recrutée sans qu'on lui demande vraiment son avis pour assurer ce service auprès de nous), beaucoup de migrants clandestins d'Asie centrale et du Moyen-Orient qui tentent d'entrer en Europe essayent de passer par cette zone, et les candidats malheureux au passage de frontière vers l'UE se retrouvent bloqués ici sans aucune structure d'accueil pour les loger ou les nourrir, sans aucun droit, et ne pouvant travailler on les voit errer dans un état de misère et de dénuement le plus total. A propos de misère, elle est omniprésente où nous nous trouvons. Au cours de notre voyage nous avons souvent été confrontés à la pauvreté et à la précarité, mais pas à une misère aussi généralisée.
Ma colère un peu passée, je rejoins Seb et nous décidons d'aller rendre visite à Franck et Marion qui ont dû louer un appartement à l'autre bout de la ville (aucun hôtel n'acceptant leur chienne). Je hèle un taxi  et lui montre l'adresse de l'hôtel que j'avais eu la précaution de faire noter sur un carnet par la standardiste avant de partir. En effet c'est la première fois que je me retrouve dans un pays utilisant l'alphabet cyrillique et l'adaptation est pour le moins difficile. Par la suite je prendrais cette habitude de tout écrire, ainsi qu'une traduction phonétique en alphabet latin : l'adresse de Franck et Marion, de l'hôtel, certaines rues du centre-ville etc. Seule l'adresse du SBU n'est pas nécessaire : tout le monde en ville a l'air de connaître l'emplacement du bâtiment...
Le couple ayant les mêmes moyens financiers que nous, leur appartement est à l'avenant de notre hôtel. Situé dans une barre d'immeubles couleur béton et totalement vétuste, ils se sont installés au mieux dans leur petit 2 pièces. Si l'électricité semble fonctionner à peu près normalement, ils ne disposent d'eau courante que 2 heures matin, midi et soir. Ils profitent donc de ces moments pour remplir plusieurs récipients afin d'avoir de l'eau pendant les "heures creuses" (pour la gamelle du chien, la chasse d'eau, se laver les mains etc.).
Nous faisons le point sur nos dossiers respectifs, et ayant enfin suffisamment de temps et d'intimité nous discutons à bâtons rompus de la situation. Rongée par l'angoisse, Marion est de nous 4 celle qui vit la situation le plus difficilement : elle dort très peu et mange de même, la boule au ventre qui ne la quitte plus lui coupe la faim et rend son estomac intolérant à toute nourriture. Nous dînons ensemble le soir, et les quittons vers 22h.

22mar/151

Notre troisième jour sur le territoire ukrainien semblait bien parti pour ressembler aux deux précédents. En fin de matinée nous appelons cependant l'ambassade de France pour leur demander s'ils ont des nouvelles de notre cas, leur signaler que nous nous sommes fait confisquer nos passeports (ce qui est en théorie illégal, le passeport étant la propriété de l'état français et non de son détenteur), mais aussi pour nous plaindre du fait que nous n'ayons reçu ni eau ni nourriture depuis notre arrestation, et que nos réserves sont en passe d'être épuisées. La réponse en ce qui nous concerne est pour le moins angoissante : pas de nouvelles, mais si un quelconque douanier décidait de nous laisser croupir ici aussi longtemps qu'il le voudrait ils n'y pourraient rien... Pour ce qui est de nos réclamations quant à nos moyens de subsistance, la seule conséquence en sera que nos douaniers nous "offrirons" un café et un paquet de gâteaux secs.
Soudain en début d'après-midi deux douaniers font subitement irruption dans le préfabriqué en nous faisant comprendre de nous munir de nos bagages et de les suivre. Tout va très vite, ils nous pressent, nous crient dessus et le seul mot que je comprends est "bistro, bistro !!" (vite, vite !!). Nous rassemblons nos quelques affaires aussi vite que possible, et les suivons à l'extérieur où je vois qu'un fourgon nous attend. Ne pouvant obtenir aucune information de leur part je refuse de monter dans le fourgon et demande à mes compagnons de faire de même tant que nous ne saurons pas où nous allons être emmenés. Coup de fil en urgence à notre interprète à qui je passe un des douaniers, je récupère le téléphone et le couperet tombe : loin de s'arranger notre dossier à été transféré des douanes au SBU, les services de sécurité intérieure ukrainiens qui veulent nous interroger dans leurs locaux. Un mot à propos du SBU, il s'agit d'une unité bien différente de la police ou de la Militsya, chargées du maintient l'ordre public. Le SBU s'occupe quant à lui de la sûreté de l'état (son équivalent français serait la DGSE) et ses champs d'action sont le contrespionnage, la lutte contre le terrorisme, le commerce illégal de matériel militaire réglementé (armes, armes de destruction massives, etc.) et...la contrebande, catégorie dans laquelle ils ont jugé adapté de nous classer. Nous sommes abasourdis, alors qu'il était encore possible que nous soyons relâchés nous voilà traités comme des terroristes, la situation est tellement ubuesque que nous avons du mal à réaliser ce qui nous arrive, notre première réaction étant de nous dire que ce n'est pas possible, il doit s'agir d'une erreur dont ils se rendront vite compte.
Bref, nous montons finalement dans le fourgon et je profite du trajet vers la ville toute proche pour prévenir l'ambassade de ce nouveau rebondissement. Arrivés sur place Seb, Franck et Marion sont emmenés dans le bâtiment pour y être interrogés, quant à moi je suis sommé de rester dans le fourgon. Je reste donc là un bon moment avec la chienne Rita jusqu'à ce que 3 agents viennent me voir et m'expliquent la situation : si nous avons de l'argent nous pouvons aller à l'hôtel, si nous n'en avons pas nous serons conduits directement en prison. Il va de soi que je choisis la première option, un agent monte donc dans le fourgon et me conduit dans...un parc public de la ville, où il me débarque avec mes affaires, mais aussi la chienne et toutes les affaires des 3 autres dans des sacs plastiques ! Le tout sans la moindre explication; je ne comprends rien à la situation, mais le type me dit d'attendre ici. La scène, déjà pour le moins déstabilisante, devient surréaliste quand je vois les 3 agents en uniforme me rejoindre, entrer dans l'épicerie en face du parc pour y acheter des bières, et s'installer sur un banc du parc pour les siroter. Et me voici venant de passer à 2 doigts de la case prison, me voir proposer un bière par ceux qui doivent décider de mon emploi du temps des quelques années à venir ! Autant dire que la bière n'est pas acceptée de bon coeur mais pour essayer de les faire parler et d'en savoir un peu plus sur ce qui nous attend vraiment. C'est peine perdue, eux-même ne sont pas décisionnaires, ils se contenteront de mener l'enquête et c'est un juge qui statuera sur notre sort. La machine judiciaire est donc lancée...
La bière terminée me voilà parti avec eux dans leur voiture pour aller retirer des devises ukrainiennes et ensuite trouver un hôtel.

***

Nous arrivons à la réception de l'hôtel à la tombée de la nuit, et malgré le refus de la réceptionniste de me laisser prendre une chambre à cause du chien les policiers ne lui laissent pas le choix, ils me font donc monter avec l'animal et mes multiples sacs dans la chambre et m'y laissent en me disant que mes compatriotes m'y rejoindront plus tard. Je me retrouve donc seul et profite de ce premier moment de solitude pour prendre une douche et faire le vide dans ma tête. Je me souviens parfaitement de ce moment où je me retrouvait nu, sale et épuisé, éprouvant une terrible lassitude. Je réglais la température de l'eau de plus en plus chaude, lentement, laissant à ma peau le temps de s'adapter à chaque degré supplémentaire jusqu'à ce que la température devienne brûlante. Je me suis alors accroupi dans la minuscule baignoire, ai posé la tête sur mes genoux, fermé les yeux et fredonné "dans le port d'Amsterdam" afin de ne plus penser à rien, n'entendant nul autre bruit que le vacarme des trombes d'eau dans mes oreilles, sur le rideau de douche et le sol de la baignoire.
Lavé, quelque peu délassé et détendu je tâche de m'occuper en attendant Seb, afin de ne pas trop réfléchir. Je trie les affaires en fonction de leurs propriétaires respectifs et je commence à chasser les moustiques qui sont légion sur les murs et le plafond jaunâtres de la chambre. Au bout d'environ une heure les 3 autres reviennent. Nos amis de galère vont, malgré la tentative des policiers d'imposer notre présence, devoir changer d'établissement car la réceptionniste est revenue à la charge à propos de leur animal de compagnie et refuse donc catégoriquement de le garder. Quant à nous, nous devons rester au minimum 10 jours dans cet hôtel afin d'avoir une adresse fixe, une autre subtilité administrative autochtone à laquelle nous préférons ne pas chercher d'explication. Puis c'est le débriefing avec Seb : l'interrogatoire est resté superficiel, étant donné l'heure tardive il semble que les policiers n'aient pas souhaité faire durer l'entretien. Par contre nous devons rester joignables par téléphone tout le temps, rester disponibles pour les convocations à venir et avons interdiction de quitter la ville. Cette dernière directive tombe un peu sous le sens d'autant plus que nos passeports confisqués, nous n'avons à présenter comme pièce d'identité qu'un papier sur lequel est inscrit nos noms et prénoms et indiquant succinctement que les originaux sont détenus par le SBU pour affaire nous concernant. Je me dis alors avec ironie que ce boui-boui sera notre Hôtel California : "you can check out any time you like, but you can never leave...".
Nous nous couchons donc plein de questions ce soir-là, mais pour moi le sommeil sera de courte durée : on vient me chercher en pleine nuit pour m'emmener à l'hôpital afin de me faire une prise de sang pour dépistage des stupéfiants (mes 3 compagnons y ayant déjà été soumis un plus tôt). J'accueille cette nouvelle étape avec un brin d'optimisme : étant totalement clean les résultats pourront m'aider à étayer de manière tangible la ligne de défense à laquelle je me tiens depuis le début, à savoir que je ne suis au courant de rien et même pas consommateur.

20mar/150

2 heures du matin, la porte coulissante de mon fourgon s'ouvre brusquement et nous sommes réveillés par les aboiements des fonctionnaires et les faisceaux des lampes de poche qu'ils nous braquent sur le visage. Alors qu'ils tirent Seb hors du camion, ils m'intiment l'ordre de rester où je suis. Commence alors pour moi une longue attente dans la crainte de ce qu'ils peuvent faire à Seb, mon cadet n'ayant pas parmi ses nombreuses qualité celles de faire à des situations "chaudes". C'est avec soulagement que je le vois revenir indemne moins d'une heure plus tard et lui demande ce qu'il s'est passé, pour l'entendre me répondre laconiquement qu'ils lui ont "juste fait signer des papier". Connaissant son niveau d'anglais plus que mauvais je lui demande s'il a compris ce qu'il a signé, et celui-ci me répond que c'est impossible, tous les documents étant rédigés en cyrillique !
Je laisse alors la éclater la colère que je contenais jusque là de me retrouver dans cette situation, et qu'étant donné ce qui vient de nous arriver signer des papiers que nous ne comprenons pas était la dernière chose à faire. Il se rend compte de son erreur, mais se justifie en me disant qu'il n'a pas eu le choix. Sur ces entrefaites la porte s'ouvre à nouveau et c'est à mon tour d'être embarqué vers le bâtiment des douanes pour être installé dans une salle digne d'un mauvais film hollywoodien où le méchant porte une étoile rouge sur la casquette. Uniquement meublée d'un longue table et de quelques chaises, la pièce aux murs gris-bleu est éclairée par la lumière d'un néon blanc, particulièrement aveuglante pour moi qui vient d'être tiré de l'obscurité du camion. Je suis assis face à un douanier (que je n'avais pas encore vu jusqu'à présent) qui me présente des documents, me donne un stylo et me fait comprendre que je dois signer. Par signes je lui explique que je n'en comprends pas un mot, et que par conséquent je refuse. Je vois qu'il s'énerve, sa voix monte d'un ton, il tourne les 4 ou 5 pages et me désigne l'endroit où je dois apposer ma signature. Devant un nouveau refus de ma part, las de me crier dessus il se met à appeler. Je vois alors débarquer 2 autres fonctionnaires mais pas en uniformes ceux-là; ils se placent derrière moi, l'un d'eux me saisit le bras et me met de force le stylo dans la main. Je dégage mon bras, lâche le stylo et leur oppose un nouveau refus catégorique. A ce moment-là je m'attends à prendre une raclée aussi certainement que ma réaction n'a pas l'air de leur avoir plu. Qu'importe, la violence n'a pas sur moi un grand pouvoir de coercition, j'attends donc les coups qui ne vont pas manquer de tomber d'un instant à l'autre. Mais, agréable surprise, rien ne vient et après de très longues secondes, devant mon obstination à refuser toute signature je suis ramené au camion où je retrouve Seb. Nous essayons de dormir un peu à nouveau, et 3 heures après les revoilà qui viennent me chercher, me ramènent dans la même pièce où j'ai la surprise de voir une jeune femme s'adresser à moi...en français ! Mon obstination a fini par payer, nous allons enfin pouvoir être assistés d'une interprète.

***

Les papiers s'avèreront finalement être des documents de "protokol" (procédure, mot que j'entendrais à de nombreuses reprises par la suite) dans laquelle nous reconnaissions avoir fait entrer illégalement une drogue interdite sur le territoire ukrainien. Après avoir fait consigner le fait que les produits en question ne m'appartenaient pas et que j'en ignorais la présence (ce qui nécessita encore quelques âpres négociations), je finis par signer les papiers et on me ramène au camion pour y finir la nuit. Le lendemain dans la matinée un douanier vient nous chercher pour nous annoncer que nous allons être transférés pour 3 jours dans des locaux de la douane, que la camion va être garé dans un parking en ville sous la garde de la même administration et que nous n'y auront pas accès. Celui-ci me prévient : prenez ce dont vous aurez besoin pour ces 3 jours. Cela signifie t-il prendre de quoi nous laver et nous changer, ou carrément prendre de quoi subvenir à nos besoin ? Alors que je fais mentalement la liste des choses dont nous devons nous munir je vois Seb, l'insouciant de notre binôme, sortir du camion avec une bière, un sachet de graines de tournesol et son oreiller. Un peu plus angoissé quant à la suite des évènements je décide de prendre, outre quelques affaires de toilette et de rechange, un pack d'eau et de quoi manger en fourrant dans un grand sac tout ce que nous avions et qui ne nécessitait pas d'être cuisiné : boîtes de conserves, gâteaux secs, pain, fromage... Et nous voilà contraints de quitter le camion pour nous rendre dans des locaux préfabriqués situés à quelques dizaines de mètres de là, en plein No man's land douanier. 2 surprises nous y attendent : la première, celle de voir un couple de français occuper les locaux. Franck et Marion (accompagnés de leur chienne Rita), 2 routards qui suivaient le même itinéraire que nous et qui se sont fait arrêter pour les mêmes raisons quelques heures avant nous. La seconde est de n'être pas enfermés : pas de serrures aux portes, par contre étant donné les environs ce semblant de liberté s'estompe bien vite. A peine nous éloignons-nous de quelques mètres du bâtiment qu'on nous somme d'y retourner et de ne pas s'en éloigner. Les premières heures nous procurent un peu de distraction dans cette affaire : nous faisons la connaissance de nos compagnons de galère, découvrons rapidement le petit bâtiment composé de 2 pièces, et nous nous racontons nos histoires respectives. Ayant emporté mon appareil photo, je fais alors la 1ère d'une série de courtes vidéos que j'enregistrerais tous les 2 jours. J'y filme l'endroit, et le ton que j'emploie pour le décrire est encore léger quoique les locaux ne s'y prêtent pas tant que ça : pas de sanitaires ni même d'eau courante, l'endroit est crasseux à souhait et encombré de mille objets inutiles; le seul luxe qui nous est accordé est l'électricité. Commence alors l'attente...
Franck et Marion ayant aussi été prévoyants quant à leurs moyens de subsistance et n'ayant reçu pour le moment ni eau ni nourriture nous mangeons un morceau avec ce que nous avons amené de nos fourgons. Encore plus prévenant que moi, Franck a aussi pensé à se munir de son ordinateur portable et de ses disques dur externes regorgeant de films et de séries télévisées. Installés aussi confortablement que possible dans le canapé pouilleux qui me servira aussi de lit, c'est l'un après l'autre que nous regardons les films, pris de boulimie cinématographique forcée non seulement par le fait que nous n'ayons rien d'autre à faire mais aussi parce cette distraction est un excellent moyen de ne pas penser à notre situation pour le moins stressante. Les heures passent, les films s'enchaînent et la nuit vient sans que nous ayons eu la moindre nouvelle concernant notre affaire (pendant 30 heures personne ne viendra nous voir et nous ne recevrons aucune nouvelle), et toujours pas d'eau ni de nourriture autres que celles que nous avions eu la précaution de prendre. Seule activité de mon côté : prévenir ma copine de ce qui nous arrive tout en lui demandant de n'en surtout pas informer mes parents. Connaissant le caractère angoissé de ma mère je me dis qu'il est pour le moment inutile de la mettre au courant de nos démêlés qui vont l'empêcher de dormir. Ma formidable Céline aura immédiatement la présence d'esprit de prévenir l'ambassade de France à Kiev afin qu'ils soient informés de notre présence sans rien leur cacher de la raison de notre rétention.
Après une mauvaise nuit (la première d'un longue série), la deuxième journée s'écoule comme la première : oisive, angoissante et sans la moindre nouvelle de la part de nos cerbères dont pas un ne semble parler l'anglais ni quelque autre langue que ce soit. La journée est donc passée en grande partie devant l'ordinateur, et quand nous avons besoin de prendre l'air et de nous reposer les yeux nous nous asseyons sur le seuil de notre porte pour regarder s'écouler la lente noria des véhicules qui peinent à franchir la frontière, que ça soit pour entrer ou sortir du pays.
En fin de journée coup de fil de notre interprète pour nous prévenir que notre affaire peut désormais prendre 2 directions totalement opposées : soit l'affaire reste douanière et dans le cas nous pourrons rapidement quitter le pays, soit notre dossier sera transféré à la police et là, ça se compliquera... Je me dis que vu la tournure que peuvent prendre les évènements - à savoir soit un dénouement rapide soit de gros soucis - il faut que je mette au courant mes parents. C'est donc ce que je fais par un coup de fil à mon père en tâchant d'être le plus rassurant possible, et sans leur faire part des pires perspectives qui pourraient s'offrir à nous. Mais ils ne sont pas dupes de ma fausse bonne humeur et de mes paroles rassurantes, ainsi commence à leur tour une série de nuits blanches...